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Logiciels libres au lycée: retour d’expérience

Nous travaillons avec Pascal -mon partenaire de jeu en spécialité NSI- au lycée Carnot de Bruay-Labuissière en Hauts-de-France. Nous utilisions les logiciels libres depuis de nombreuses années mais le confinement nous a fait prendre conscience qu’il ne fallait plus limiter l’expérience à nos salles.

En discutant de cela avec une amie journaliste, elle me fit remarquer que le logiciel libre était un sujet de niche pas forcément audible par les lecteurs de son média, pourtant dédié en partie au numérique.
Faire comprendre que les enjeux du logiciel libre concernent l’ensemble des utilisateurs n’est pourtant pas si difficile.
Il faut juste intégrer que ces enjeux ne se limitent pas à l’installation de Libre Office et relèvent encore moins d’une affaire de geek.

Etre capable de faire des choix

Nous partons du principe que nous passons tous par l’école. Il est aisé de comprendre que l’acculturation au numérique ne peut être laissée entre les mains de quelques acteurs dominants. L’enfermement chez les GAFAM rend difficile toute émancipation : comment faire un choix lorsqu’on ne connaît pas les chemins possibles ?
C’est pourtant le rôle de l’école de proposer la diversité des usages.
Formé à cette diversité, conscient des solutions existantes, l’élève deviendra un citoyen en mesure d’effectuer des choix éclairés.
A l’heure où on s’inquiète de la souveraineté numérique, le libre ne peut plus être vu comme une excentricité. C’est un levier et un atout pour retrouver notre indépendance.
A terme, il peut aussi s’avérer plus économique, .

Là où l’école devrait être une solution au problème, elle en est souvent à l’origine.

Bureau MATE
Les élèves peuvent transporter leur Raspberry entre la maison et le lycée.

La définition même des logiciels libres résonne particulièrement en éducation. La création de communs est facilité, le partage est mis en avant sans aucune restriction. Rien d’idéaliste, juste la réalité éprouvée par le terrain: nous avons aidé et fait progresser nos élèves grâce à ces logiciels.
Avec la volonté de faire maitriser l’outil informatique plutôt que le subir, voici le parcours compliqué -et parfois épuisant- que nous avons suivi.

Retour d’expérience

Avec Pascal nous utilisons le libre depuis longtemps: convaincus des atouts, nous voulons le faire avec pragmatisme, sans idéologie.
Et on peut dire que les textes recommandant le libre en éducation ou dans l’administration se sont multipliés: Circulaire Ayrault en 2012, lois Lemaire en 2016, circulaire Castex, rapports Bothorel et Latombe publiés en 2020 et 2021 et états généraux du numérique.
Mais le chemin reste pour autant semé d’obstacles.

En NSI

La création de la spécialité NSI (Numérique et sciences informatiques) en première générale et le défi du premier confinement nous ont permis d’aller plus loin.
Utiliser un système d’exploitation libre est au programme officiel de première NSI. Nos élèves profitent de PC « fixes » sous GNU/Linux et peuvent bidouiller leur mini-PC Raspberry tranquillement avec des identifiants admin. C’était l’époque des premiers tests d’un système d’exploitation (SE ou OS en anglais) libre avec dans la foulée l’intégration complète au réseau pédagogique. Cela signifie que les élèves ont accès à leur espace personnel en entrant leurs identifiants du lycée, ils sont authentifiés et l’accès internet est filtré. Il faut bien comprendre qu’on ne peut pas imaginer une utilisation isolée du réseau pédagogique si on veut rendre le dispositif pérenne.

Bureau MATE
Le même élève au lycée et chez lui: PC fixe et Raspberry pi4 sous Linux au lycée. Raspberry Pi400 sous Linux à la maison.

Dans le reste du lycée

Avec pour but d’acculturer l’ensemble de la communauté éducative à cette diversité des usages, nous avons commencé l’installation de machines GNU/Linux+logiciels libres un peu partout dans l’établissement.
Bien sûr, le logiciel libre peut s’utiliser sous OS propriétaire mais le choix du système d’exploitation engage trop la suite du parcours pour en faire l’économie. Disons-le clairement: les OS propriétaires enferment les utilisateurs et imposent souvent de guerre lasse l’usage de leurs solutions.

Acculturer au logiciel libre sous OS propriétaire, c’est comme faire une cure de désintox dans le camping-car de Breaking Bad.

Quel utilisateur lambda remarquait en 2010 qu’il utilisait Internet Explorer sur son PC/Windows sans même y réfléchir ?
Avec l’explosion des mobiles sous Android ce problème a été déplacé sur Chrome, 64% du marché mondial en 2022.
Cela dit, l’idée est de garder les deux OS pour la diversité des usages et la nécessité de service: certains logiciels spécifiques peuvent ne pas avoir d’équivalents libres.

Le logiciel libre devrait être la règle, le logiciel propriétaire l’exception
(Rapport Latombe 2021)

Le Raspberry (pi 4 et pi 400) reste un élément important de notre dispositif contre la fracture numérique.
Ce mini-PC à bas coût et peu énergivore permet d’équiper les familles en difficulté, l’utilisation de GNU/Linux et de logiciels libres permet entre autres d’éviter les contraintes de licence. Nous évitions cependant l’achat de matériel au maximum pour privilégier les machines reconditionnées par nos élèves.

Les profs

Un certain nombre de collègues comprennent le problème, mais dans l’ensemble cela reste un non-sujet.
La plupart des professeurs, « biberonnés » au logiciel propriétaire depuis leur passage à l’école jusque sur les bancs de la fac ou des grandes écoles, ne savent même pas qu’il y a d’autres solutions.

Les offres « enseignement » présentées sous couvert de bienveillance à la communauté éducative font partie d’une stratégie d’enfermement bien rodée.

En septembre 2021, professeurs et élèves des lycées en Hauts-de-France se sont vus proposer la suite Office365 gratuitement – nous ne connaissons pas les modalités de financement. Cela part sans doute d’une bonne intention mais dénote un manque de compréhension des enjeux.

Il reste difficile d’expliquer que le sujet principal n’est ni le prix ni même la qualité de la solution.
En accoutumant chaque enseignant à leurs solutions, les acteurs dominants trouvent des représentants de leurs marques auprès de la quasi-totalité des jeunes Français, dès le plus jeune âge.

Nous avons pourtant toujours trouvé une oreille attentive de la part des collègues lorsque nous avons pu en discuter: il s’agit juste de mettre en avant les enjeux . Le point qui peut rester sensible est l’usage de la suite Office. On comprend qu’il soit difficile de changer ses habitudes parfois très anciennes.

Prof sous Linux
Professeure de français testant un PC sous Linux Mint intégrés au réseau pédagogique KWARTZ

Enfin au lycée, les collègues ayant testé notre distribution Linux Mint intégrée au réseau n’ont pas trouvé de problème majeur à l’utilisation.

Une collègue résume ainsi la situation: la formation à donner, c’est surtout de la dédramatisation.

En 2022, les distributions GNU/Linux sont devenues « grand public ».

Bureau MATE
Professeur d’ histoire-géo avec son PC reconditionné sous Linux Mint par les élèves. Intégration complète au réseau pédagogique KWARTZ.

Nous avons également pu constater que les collègues étaient prêts à sauter le pas lors des journées de formation à l’utilisation du Raspberry que nous avons données sur plusieurs bassins. L’écueil principal reste la gestion des réseaux pédagogiques des lycées qui compliquent considérablement l’utilisation d’un OS libre. C’est un énorme frein pour la plupart des collègues qui ne veulent pas s’épuiser – et on les comprend.

Trop d’intervenants

En principe dépositaire de la pédagogie et de la didactique, il est presque impossible pour un professeur du secondaire de gérer « le catalogue numérique » dans sa classe ou son établissement.
Sous la houlette du DSI éducation, les régions génèrent des « Masters », images de système d’exploitation Windows adaptées aux serveurs qu’elle fournit.
Au sein de l’institution, un enseignant doit obtenir l’accord de son chef, sans doute de son admin réseau, et il est conseillé d’intégrer dans la boucle le rectorat via l’inspection qui travaille avec la Direction Régionale Académique au Numérique Educatif (DRANE).
Mais, in fine c’est la région et le DSI qui ont la main sur les masters et les serveurs, quoi qu’en dise le Ministère qui à ce jour, ne peut que recommander. Dommage, car ces recommandations d’utilisation du libre ne manquent pas.
Pour les collèges, on reprend le même raisonnement mais avec le département.

Le problème des serveurs

Ce problème du serveur gérant le réseau dans chaque lycée est central. C’est ce serveur qui permet ou pas d’intégrer les OS.
Au lycée Carnot, nous avons créé notre image GNU/LInux personnalisée qui s’intègre complètement au réseau pédagogique KWARTZ or la région Hauts-de-France a prévu de remplacer Kwartz par un serveur Windows. Ce qui nous plonge dans l’incertitude. Nos machines vont se retrouver isolées du réseau: plus d’internet, plus de comptes élèves etc. La sanction sera identique pour de nombreux lycées de la région.
Nous ne savons pas pourquoi la solution serveur actuelle complètement fonctionnelle a été écartée – l’entreprise régionale basée à La Madeleine ne le sait pas non plus.
Nous regrettons d’autant plus la situation que le ministère développe une solution serveur nommée EOLE maintenue et accompagnée, qui est libre, pérenne et peu onéreuse.

Bien sûr, la tâche des DSI qui doivent sécuriser les systèmes d’informations n’est pas simple et l’ajout d’un second OS sur des parcs importants est vu comme une contrainte. Nous le comprenons. Notre souhait est d’élaborer une stratégie commune, la collaboration entre les intervenants est la seule solution satisfaisante.

Changer le paradigme

Prendre des décisions en haut lieu semble essentiel car les initiatives locales dépendent trop souvent de la motivation et du bénévolat des collègues sur le terrain. Dès lors, la fatigue et l’épuisement guettent.

On ne changera le paradigme qu’en travaillant tous en cohérence sur le sujet.

Nous le faisons avec peu de moyens dans notre lycée pour un résultat qui a dépassé nos attentes. Les atouts du logiciel libre ont permis depuis le premier confinement d’accrocher nos élèves et de réduire la fracture numérique. La poursuite du dispositif est un réel succès.
Elèves, parents d’élèves et collègues sont partants. Nous avons reçu l’association de parents d’élèves de notre secteur qui a soutenu le projet en déposant un courrier auprès de la région.
La DRANE Hauts-de-France, l’inspection, la Direction du Numérique Educatif (DNE) au ministère pensent que ce projet est cohérent.
Nous avons en outre le soutien de conseillers régionaux, et de notre communauté d’agglomération.
Une demande officielle via un conseiller régional a été déposée auprès du président de région pour poursuivre cette expérimentation. Nous avons reçu une réponse officielle confirmant que notre question était étudiée.

Nous avons en outre été reçus avec notre proviseur au QG de la French tech Lilloise par son président MM. Sam Dahmani et Frédéric Motte, élu régional, afin de présenter notre projet.
M. Motte le soutient activement depuis.

Présent lors de cette réunion, le député Philippe Latombe, spécialiste des questions numériques à l’assemblée soutient ce projet et nous fournit une aide précieuse. Il avait communiqué suite à nos échanges, en voici un exemple repris par NextInpact.

Bureau MATE
PC de la salle informatique démarré avec une clé vive Linux Mint, intégration complète au réseau.

La DNE est active sur le sujet par l’intermédiaire d’Alexis Kauffmann, chef de projet logiciels et ressources éducatives libres, qui soutient ce projet et fait bouger les lignes par ailleurs. En ce sens, la journée du Libre Éducatif à Lyon en avril 2022 fut importante pour fédérer la communauté et appréhender les alternatives libres existantes.

Les solutions

Systématiser l’utilisation du logiciel libre lorsque c’est possible: Firefox, Libre office, VLC, OpenShot , Gimp, Filezilla, BigBlueButton etc. Le socle interministériel du logiciel libre (SILL) est une excellente plateforme pour cibler les logiciels. Elle devrait être la référence.

En ce qui concerne le système d’exploitation et son intégration au réseau pédagogique; dans l’ordre (estimé) du moins coûteux au plus couteux:

  • Comment ignorer la solution du ministère: EOLE , serveur basé sur Ubuntu et permettant l’intégration des OS GNU/Linux et Windows. Maintenue, accompagnée par l’équipe d’EOLE.
  • En Hauts-de-France, Kwartz solution open source portée par Iris technologie éprouvée par plus de 20 ans de terrain en collèges et lycées.
    Cette solution a un écho particulier en Hauts-de-France puisqu’ Iris technologie est une entreprise régionale. Iris technologie nous a proposé d’appuyer techniquement le projet.

Ces deux solutions permettent de s’émanciper des acteurs dominants type GAFAM.
Et enfin,

  • Assurer le suivi d’un « Master Linux » pour les serveurs Windows. Cette solution est testée en région AURA.
  • Mutualiser tous ces efforts et ne plus travailler isolé.

Nous attendons désormais la réaction des services de la région qui nous ont promis un retour. A cette date, le serveur du lycée tourne toujours avec Kwartz.

Réponse des services de la région

Septembre 2022: Une réponse détaillée des services de la région nous est parvenue. Ces services nous indiquent être favorables à l’usage des logiciels libres / open source et proposent de nous accompagner au mieux. Le courrier mentionne surtout les contraintes, mais précise que des composantes EOLE ou Kwartz peuvent être utilisées.

Les services de la Région sont, tout comme ceux de la Région académique, favorables à l’usage des outils open source et des logiciels libres.

Région Hauts-de-France, direction des politiques éducatives

Un rendez-vous dans notre lycée incluant la DRANE HdF nous est proposé , la date reste à définir.

Contact: romain.debailleul arobase ac-lille.fr

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